Assouplissement des règles de fusion, 2 géants européens visés, ce que Air France attend pour rivaliser avec les américains

Deux avions de compagnies aériennes européennes se rapprochant symboliquement dans le ciel

Ben Smith, PDG d’Air France-KLM, salue la réflexion de l’Union européenne sur l’assouplissement des règles de fusions-acquisitions. Bruxelles prépare une révision majeure de sa réglementation antitrust pour favoriser l’émergence de champions industriels européens face à la concurrence chinoise et américaine.

Cette déclaration intervient alors que la Commission européenne étudie activement une refonte de ses critères d’autorisation des concentrations d’entreprises. L’objectif affiché : permettre aux groupes européens d’atteindre la taille critique nécessaire pour rivaliser sur les marchés mondiaux. Un changement de cap significatif pour une institution longtemps focalisée sur la protection de la concurrence intra-européenne.

Air France-KLM en première ligne des bénéficiaires potentiels

Le transport aérien illustre parfaitement les enjeux de cette réforme. Air France-KLM, avec ses 93 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, reste largement distancé par ses concurrents américains et asiatiques. Delta Air Lines affiche ainsi un chiffre d’affaires supérieur de 40%, tandis que les compagnies du Golfe bénéficient d’économies d’échelle considérables.

La fragmentation du marché européen constitue un handicap structurel. Là où les États-Unis disposent d’un marché intérieur unifié permettant aux compagnies de grandir organiquement, l’Europe compte encore 27 réglementations nationales différentes. Cette mosaïque réglementaire freine les synergies et limite les possibilités de consolidation.

Ben Smith pointe également les restrictions actuelles sur les participations étrangères dans les compagnies européennes. Le règlement européen limite à 49% la détention par des investisseurs non-européens, créant un plafond artificiel aux levées de capitaux. Une contrainte que ne subissent ni les compagnies américaines ni les groupes asiatiques.

L’exemple d’ITA Airways illustre ces difficultés. La compagnie italienne, issue de la liquidation d’Alitalia, peine à trouver un équilibre économique malgré le soutien de Lufthansa. Une consolidation avec Air France-KLM permettrait de mutualiser les coûts fixes et d’optimiser les réseaux de destination.

Bruxelles face au dilemme concurrence versus compétitivité

La Commission européenne traverse une phase de repositionnement doctrinal. Pendant deux décennies, sa politique antitrust s’est focalisée sur la protection du consommateur européen, au détriment parfois de la compétitivité globale des entreprises du continent. L’interdiction de la fusion Alstom-Siemens en 2019 symbolise cette approche : privilégier la concurrence intra-européenne face à la menace du chinois CRRC.

Margrethe Vestager, commissaire européenne sortante à la Concurrence, avait défendu cette ligne jusqu’en 2024. Sa succession par Teresa Ribera marque un changement d’orientation. L’Espagnole, ancienne ministre de la Transition écologique, prône une approche plus pragmatique face aux défis géopolitiques.

Les nouvelles orientations s’inspirent du modèle chinois et américain. Pékin autorise systématiquement les fusions entre champions nationaux, créant des géants comme State Grid ou China Railway. Washington applique une logique similaire dans les secteurs stratégiques, comme l’illustre la consolidation en cours dans l’aéronautique autour de Boeing et Lockheed Martin.

Cette révision s’appuie sur une analyse économique renouvelée. L’étude d’impact commandée par Bruxelles démontre que les entreprises européennes perdent 0,3 point de part de marché mondial annuellement face à leurs concurrents extra-européens dans les secteurs technologiques. Un déclin qui s’accélère depuis 2020.

Les secteurs prioritaires pour la consolidation européenne
Les secteurs prioritaires pour la consolidation européenne

Les secteurs prioritaires pour la consolidation européenne

Au-delà de l’aérien, plusieurs industries européennes pourraient bénéficier d’un assouplissement réglementaire. Le secteur bancaire reste particulièrement fragmenté : la première banque européenne, HSBC, ne figure qu’au 7e rang mondial par les actifs. Une consolidation transfrontalière permettrait de concurrencer les géants américains et chinois.

Les télécommunications présentent un potentiel similaire. Orange, Telefónica et Deutsche Telekom opèrent encore principalement sur leurs marchés domestiques, limitant leurs capacités d’investissement dans la 5G et la fibre. Les opérateurs américains comme Verizon bénéficient d’économies d’échelle interdites aux Européens par la réglementation actuelle.

L’industrie chimique constitue un troisième axe prioritaire. BASF et Total Energies font face à la concurrence croissante des pétrochimistes du Moyen-Orient et d’Asie. Une consolidation européenne permettrait de mutualiser les coûts de recherche et développement, particulièrement cruciaux pour la transition vers la chimie verte.

Le calendrier politique contraint cependant cette ambition. Les nouvelles règles devront être adoptées avant les élections européennes de 2029, nécessitant un consensus entre 27 États membres aux intérêts parfois divergents. L’Allemagne et les Pays-Bas restent attachés à une approche libérale, tandis que la France et l’Italie prônent un interventionnisme assumé.

Les résistances persistent au niveau national et sectoriel

Malgré le soutien affiché du patronat européen, des résistances significatives subsistent. Les syndicats redoutent les suppressions d’emplois liées aux rationalisations post-fusion. IndustriAll Europe estime à 200 000 le nombre d’emplois menacés par une vague de consolidations dans l’industrie lourde.

Certains États membres manifestent également des réticences. L’Allemagne craint que ses entreprises, souvent leaders sur leurs segments, soient diluées dans des entités plus vastes mais moins performantes. Le modèle du Mittelstand allemand, basé sur des ETI spécialisées, entre en contradiction avec la logique de gigantisme promue par Bruxelles.

Les autorités de régulation nationales constituent un autre frein potentiel. Habituées à superviser des marchés domestiques, elles perdront mécaniquement en influence face à des groupes européens intégrés. La Bundeskartelamt allemande et l’Autorité de la concurrence française ont déjà exprimé leurs réserves lors des consultations préparatoires.

L’enjeu dépasse désormais le cadre purement économique. Face à la montée des tensions géopolitiques avec la Chine et à l’imprévisibilité américaine, l’Union européenne mise sur ses champions industriels pour préserver son autonomie stratégique. Un pari qui déterminera la place de l’Europe dans l’économie mondiale des prochaines décennies.

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